Antonia - "Toujours trop"

"Pour la 1ère fois de ma vie, j’aime l’image que je vois de moi quand je croise mon reflet dans un miroir, sur la video de Max, sur les photos de Shaz. Cette image extérieure me semble enfin harmonieuse avec mon état d’esprit. Comme si celle que je me sens correspondait enfin avec celle que je vois. Indifféremment de ce que me renvoie l’extérieur. Une femme de 50 ans à l’allure pas encore trop décatie, avec quelques rides qui forment des rayons de soleil autour de mes yeux. Mes précieuses rides qui sont l’histoire de ma vie, de mes amours, de mes chagrins inextinguibles et de mes joies réparatrices. 

Je ne suis plus une fille d’immigrés. Je ne suis plus coupable d’exister ou d’être la mère indigne que je suis. Je ne suis plus victime. Je ne suis plus imparfaite. Je ne suis plus imposteur. Je suis telle que je suis. Et c’est telle que je suis que je m’aime enfin. 

Ni trop grande avec mes genoux cagneux et ma bonne tête qui dépasse toujours de la moyenne sur les photos de classe comme dans 

le métro quand je toise la plupart des hommes de taille moyenne. Ni trop plate avec mes petites fesses et mes petits seins qu’un jour un homme que j’aimais m’a demandé d’implanter et que j’ai défendu ardemment tels qu’ils étaient. Ni trop belle comme me le reprochait cette jeune commerciale à mes débuts professionnels lorsqu’elle m’avouait que forcément puisque j’étais très jolie, je devais être très conne. Ni mes dents pas assez blanches ou plutôt tordues qui m’ont très longtemps empêchées de sourire à pleine bouche ou à prendre la parole en public sauf à les dissimuler derrière ma main, et que même ma nouvelle jeune dentiste m’a dit pas plus tard que la semaine dernière "mais on ne vous a jamais proposé de les blanchir ? Vous avez un si joli sourire et tout le reste est magnifique !". Bin justement, et alors ? 

Toutes ces petites imperfections cumulées qui sont mes particularités d’humaine ont, sous le prisme du regard de l’autre, du plus inoffensif au plus pervers et malveillant, contribué toute ma vie à détester cette image parcellaire dans mon miroir intérieur et dans mon estime de moi, abaissant au fil des années le plafond de mes aspirations personnelles et de mes ambitions professionnelles. Deuils, dépression, burn-out, bored-out, autant d’aléas de vie que tout un chacun rencontre mais qu’aucun ne subit de la même façon. 

Et puis, un jour, j’ai 50 ans, c’est comme si un compte à rebours avait été déclenché. Une prise de conscience de persister dans une voie erronée. Et je décide qu’il est temps de ne plus subir. Je change les paramètres de ma vie, sentimentale, parentale, professionnelle, amicale, et je deviens égoïste. Je commence par d’abord penser à moi, à mes besoins, à mes envies, à mes désirs. A mes rêves renoncés. 

Je pars seule en voiture 30 jours, 6 000 kms. 

Je cesse de me dévaloriser et je me mets à me traiter avec bienveillance et douceur, à accepter avec tendresse chacune de ces imperfections honnies, du plus petit détail physique à l’élément le plus intellectuel. Je me mets en paix avec moi-même. Et puis je repousse les parois du cadre rigide dans lequel je consentais à m’enfermer, les limites que je m’imposais. Je sens enfin l’urgence de ne plus me laisser emporter par un courant que je n’ai pas impulsé et je prends le temps de stopper ce tourbillon pour me poser. Sans laisser les habitudes du passé me brimer, ni m’interdire aucune perspective d’avenir. Prendre le temps de réfléchir. Méditer. Respirer. Vivre. Ressentir. 

En pleine et ouverte conscience. Sereinement. Librement. Ici et maintenant. 

 

"W stands for" - la vidéo