Alexia - "éternelle insatisfaite"

"Je n’ai jamais eu aucune raison valable de souffrir de mon corps.
Mon corps n’a jamais été persécuté par des paroles blessantes.
Pourtant, mon esprit, lui, l’a réduit en esclavage, lui a imposé ce carnage.

S’il arrive que les changements de corps liés à la puberté soient douloureux à vivre pour une adolescente, j’ai trouvé à l’âge de onze ans le moyen de ne pas m’y confronter. Ainsi s’est développée mon anorexie mentale qui, au-delà d'envahir mon esprit, s’est avant tout emparée de mon corps.
Les kilos dégringolent, ma croissance s’interrompt, les cellules de mon corps se verrouillent, se figent.
Les années défilent. Mes pensées se développent, s’affinent.
Mais mon corps, lui, reste condamnée à n’être recouvert que de cette pellicule de chair.
Me voilà réduite à ces pensées d'adulte dans un corps de petite fille.

Et pendant toutes ces années ont persisté le regard insistant et accusateur de tous ces gens. Ces curieux passants qui me dévisagent comme une bête en cage. Je deviens chaque jour plus légère. Le poids de mon squelette s’enracine dans la terre. Et toujours ces yeux écarquillés qui m’épient de la tête au pied comme si je n’étais rien de plus que ce corps décharné, ces deux jambes dépourvues de chair avec lesquelles je m’efforce de marcher, la tête toujours baissée.

Aujourd’hui j’ai dix-huit ans. Je ne pèse pas plus lourd qu’il y a six ans. Je n’ai pas de seins. Je n’ai pas de hanches. Mes joues sont creuses. Une autoroute sépare mes deux cuisses. Mon teint est gris. Je perds mes cheveux. Mes ongles se cassent. Et ce ne sont que les signes extérieurs et visibles. Je ne parle pas des carences alimentaires, et de mes organes saccagés par la dénutrition.
J’ai commis une erreur il y a six ans. J’ai pris peur face à la vie qui se présentait à moi, comme elle le fait pour tout un chacun.

En voulant préserver la légèreté de mon enfance je me suis privée de l'insouciance de mon adolescence.

La maigreur a, certes, déformé mon corps, métamorphosé mon visage mais il y a bien une chose qui a été protégée de tous ces ravages, ce sont me yeux. Les pépites dorées d’écureuil qui sont le seul héritage qu’il me reste de mon père décédé.

Je ne croule plus sous le regard menaçant des passants plein de jugements. J’ose enfin relever le bout du nez et ancrer mes yeux dans les leurs pour taire enfin tous ces chuchotements intérieurs et déchirants qui me hurlent que je leur fais peur.

Je suis Alexia, bien avant d’être anorexique. 

Si ce corps me fait encore souffrir, je n’ai aujourd’hui plus peur de le dévêtir car je me bats pour apprendre à ne plus le maltraiter, le meurtrir afin de pouvoir enfin me tourner vers l’avenir."

 

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